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LETTRE ÉDITORIALE
Financement du système de santé : l’offre
de la dernière chance
Joanne Marcotte
Vice-présidente – Groupe de travail sur le financement du système de
santé
Au moment où nous rendons public le rapport de notre groupe de
travail, je jette un coup d’œil dans le rétroviseur à ce que Claude
Castonguay, Michel Venne et moi avons accompli au cours des neuf
derniers mois. Dans ce colossal travail de réflexion, chacun a été
en mesure de formuler de nouvelles avenues et d’en débattre d’une
manière civilisée. Préserver le caractère universel du régime public
de santé et s’assurer que tous aient accès aux soins – peu importe
le statut social ou le revenu – a constitué une préoccupation de
tous les instants. Pour ma part, mon souci premier n’était pas tant
de m’assurer que les services soient rendus par un secteur plutôt
qu’un autre; l’important était de mettre en place les conditions
favorisant une offre maximale de soins. Voilà ce qu’est le véritable
rôle de l’État.
À l’instar de ce qu’il devrait faire au plan économique – où son
rôle devrait se limiter à instaurer un climat propice à la création
de la richesse – l’État devrait, dans le domaine de la santé,
restreindre son action à l’élaboration d’un cadre légal et
réglementaire permettant la dispensation de la meilleure offre de
soins, peu importe qui dispense ces soins. Diviser, réglementer,
centraliser, interdire et étouffer l’initiative n’est tout
simplement plus acceptable.
Cela dit, en bout de piste, j’avoue éprouver des sentiments
contradictoires : comblée d’avoir pris part à un tel exercice,
heureuse du boulot que nous avons accompli, généralement satisfaite
du résultat, mais, en même temps, sceptique et inquiète quant au
sort qui sera réservé aux recommandations du rapport. Je m’explique.
Loin d’être la révélation du siècle – plusieurs commissions et
comités d’études ont formulé les mêmes constats et proposé des
recommandations allant dans la même direction – notre rapport va
néanmoins plus loin, en remettant en question l’approche étatique,
monopolistique et extrêmement centralisatrice des modes de gestion
du système de santé québécois. Ainsi, comparativement à ce que l’on
observe dans plusieurs pays de l’OCDE, nous devons en toute lucidité
constater l’incapacité du système à s’autoréguler, et reconnaître
les limites d’un secteur public asphyxiant qui brime l’initiative,
l’innovation et, surtout, les précieuses ressources humaines qui y
travaillent.
UN RAPPORT NI PRO-PUBLIC, NI
PRO-PRIVÉ
À cet égard, je ne peux cacher ma
déception face à l’incapacité de mon collègue Michel Venne à se hisser au-dessus
du débat idéologique qui oppose le public au privé. Comme en témoigne sa
position dissidente qu’il exprime en fin de parcours, il choisit d’abdiquer en
faveur d’une chapelle idéologique aux yeux de laquelle il faut se méfier de tout
ce qui n’est pas estampillé du sceau public. Sa dissidence à l’égard de trois
propositions fondamentales (mixité de la pratique médicale, expérimentation de
nouveaux modes de gestion des hôpitaux, ouverture sur l’assurance privée)
représente un acte de foi à l’égard d’un monopole bureaucratique dont il connaît
pourtant l’incapacité à se réformer.
Qui plus est, elle rend difficile, sinon impossible, tout apport extérieur au
secteur public, fût-il privé avec ou sans but lucratif, de type coopératif ou
émanant de l’économie sociale. Ainsi, mon collègue prétend que ces trois
recommandations vont à l’encontre de la logique du rapport, qualifiant ce
dernier de “pro-public”. Or, pour moi, ce rapport n’est ni pro-public, ni
pro-privé : il est pro-santé. Vouloir perpétuer le faux débat public-privé est,
à mon avis, contre-productif, dogmatique, réducteur et diviseur. Plutôt que de
permettre l’éclosion de meilleures pratiques, plutôt que permettre l’innovation,
il préfère faire taire l’initiative sous prétexte de démobiliser les troupes. Et
si cela avait l’effet inverse ? Et si cela redonnait espoir aux véritables
artisans de la santé, étouffés par les rigidités bureaucratiques ?
PRENDRE L’ARGENT SANS AUCUNE GARANTIE D’AMÉLIORER LA PRODUCTIVITÉ DU SECTEUR
PUBLIC EST INACCEPTABLE
Cela m’amène à formuler l’avertissement suivant : le rapport du groupe de
travail est un ouvrage équilibré qui doit être mis en œuvre intégralement, et
non pas à la pièce. Soyons clairs : il ne s’agit pas d’un menu à la carte et la
position dissidente de monsieur Venne comporte un danger réel qui peut se
résumer à cette expression anglaise «Take the money and run». Si,
d’aventure, le gouvernement devait endosser la dissidence de Michel Venne, il
consacrerait à toutes fins utiles le statu quo, voire empirerait la situation
actuelle. Il serait, en effet, indécent de réinjecter de nouvelles sommes
d’argent et d’exiger de nouvelles contributions des usagers, sans donner à ces
derniers une garantie ferme que le système public sera plus productif. Le
discours des bonnes intentions a ses limites et faire reposer l’argumentaire sur
un acte de foi ou encore sur une confiance aveugle, je m’excuse, mais «been
there, done that» !
Car au risque de me répéter, ce n’est tout simplement pas dans la nature d’un
monopole de se réformer. Sans pression extérieure ou en l’absence de concurrence
quelconque, un monopole n’est aucunement contraint à se soumettre à un tel
exercice. On a qu’à penser au réseau de l’éducation où, sans l’existence d’un
secteur privé, les élèves québécois ne bénéficieraient sûrement pas de la
qualité des programmes internationaux offerts, aujourd’hui, dans nos écoles
publiques. Quelle que soit la provenance des soins prodigués, il appartient aux
producteurs locaux – et non aux instances ministérielles et syndicales –
d’identifier les solutions à mettre en œuvre, en leur conférant une plus grande
autonomie d’action et une plus grande latitude dans l’organisation du travail.
Le secteur de la santé, c’est d’abord et avant tout, du monde qui soigne du
monde.
Ce rapport est également le fruit de plusieurs compromis. Pour ma part, j’aurais
souhaité que l’on exige du système une plus grande productivité avant de
considérer l’injection de nouvelles sommes d’argent. Mais le compromis
m’apparaissait raisonnable, d’autant que je juge essentiel que nous nous
responsabilisions en tant qu’individus en regard à notre propre santé, et que
nous cessions de pénaliser d’autres missions essentielles de l’État comme
l’éducation. Ainsi, plutôt qu’une prime universelle qu’aurait eu à supporter,
encore une fois, la classe moyenne déjà très imposée, une contribution de
l’usager basée sur le concept d’utilisateur-payeur constitue, à mes yeux, une
solution plus juste et raisonnable.
En terminant, même si j’entends déjà les hauts cris que pousseront les groupes
d’intérêt qui s’opposent à tout changement, je suis persuadée que le rapport,
incluant les positions qui seront qualifiées d’audacieuses, représente ce que
souhaite la grande majorité des citoyens qui, à ne pas en douter, sont bien en
avance sur nos élites sociopolitiques. Pour ma part, si j’ai terminé mon mandat
comme vice-présidente du groupe de travail, je demeure une citoyenne engagée et
intéressée à poursuivre avec vous la réflexion. J’invite donc toutes celles et
tous ceux qui souhaitent me faire part de leurs commentaires et de leurs
suggestions, de consulter
www.lillusiontranquille.com/sante où j’y ai déposé quelques clips vidéo vous
racontant, dans mes mots, les éléments que je crois être les plus importants de
ce rapport.
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